Henri Manguin

L’exposition monographique orchestrée à la Fondation de l’Hermitage* par Marina Ferretti Bocquillon, directrice scientifique du musée des impressionnismes Giverny, se focalise sur les premiers temps du parcours artistique d’Henri Manguin (1874–1949), le « peintre voluptueux » de Guillaume Apollinaire. Est mise à l’honneur la période durant laquelle l’artiste, en quête de libérer la couleur, précède puis accompagne les audaces du fauvisme.

Baptisés fauves avec dédain par Louis Vauxcelles, alors scandalisé par un ensemble de tableaux hétéroclites lui offrant une vision d’« orgie de tons purs », les « outranciers » artistes Albert Marquet, Henri Matisse, André Derain, Maurice de Vlaminck, Georges Braque et Henri Manguin lancent la première révolution esthétique du XXe siècle lors du Salon d’automne de 1905.

Ayant fait ses gammes dans l’atelier du symboliste Gustave Moreau, baignant dans l’univers des postimpressionnistes Paul Cézanne et Vincent van Gogh, côtoyant les divisionnistes Henri-Edmond Cross et Paul Signac, Manguin fait usage très tôt de témérité chromatique dans l’agencement de ses peintures. À vive allure, il renonce à la maîtrise – acquise – du dessin, et poursuit l’inachevé, le trait irrégulier, tantôt brutal, graduellement expressif. Une importante source de lumière envahit ses toiles, qui se recouvrent alors d’une palette de couleurs extrêmement vives : azur, violet, mauve, orange, émeraude, fuchsia. Toujours puissantes, étonnantes, ces teintes sont posées en larges aplats ; appliquées frénétiquement, elles se substituent à la ligne pour suggérer l’espace, brouillant perspectives et volumes.

Terre d’élection, propice à l’exaltation des pigments, la Provence l’accueille régulièrement. À Saint-Tropez, il acquiert une résidence dont les alentours sont l’occasion de porter l’éblouissement méditerranéen sur ses toiles. Flamboyants, ces tableaux – les plus réussis – célèbrent la nature édénique (l’amandier en fleurs !) et les couleurs du Midi. C’est le moment d’euphorie d’un artiste épanoui.

Faisant écho à l’hédonisme des Cyrénaïques, pour qui le plaisir est le souverain bien, Manguin explore la sensualité heureuse. Ses thèmes de prédilection sont des nus, des paysages arcadiens, de simples scènes de la vie de famille ; autant d’hommages au bonheur de vivre.

Son épouse Jeanne, pulpeuse et poulpeuse, est la véritable vedette de son corpus. Sous tous les angles ; dans toutes les postures, dormant, se baignant, mangeant, lisant ; souvent nue et même dédoublée (!) ; Manguin ne se lasse pas de la peindre. Elle sera, à de rares exceptions près, son unique modèle, les autres sujets ne l’intéressant que peu.

Manguin se fait l’apôtre d’un art joyeux, aussi peu intellectuel que possible.

Car sa peinture est bourgeoise ; orientation assumée et sans ambiguïté. Elle sied ainsi parfaitement à l’écrin offert par la Fondation de l’Hermitage : une maison de maître du XIXe située sur une colline surplombant cité, lac et montagne ; ceinte d’un parc en couronne empli d’essences, rares ou nouvelles.

Lausanne est d’ailleurs un lieu privilégié pour le peintre Parisien. Depuis son exil lors des années de guerre 14-18, il est intimement lié avec la Suisse. Il y trouve hospitalité pour sa famille, des panoramas favorables à sa production ainsi qu’une fidèle clientèle helvétique guidée par le couple de collectionneurs de Winterthour, Hedy et Arthur Hahnloser, qu’il rencontre par l’entremise de Félix Vallotton.

Cette période de quiétude accélère l’assagissement du peintre qui ne produira plus que des œuvres anecdotiques : la ligne refait surface et la palette devient plus sobre, plus classique. L’exposition de la Fondation de l’Hermitage réserve son grenier (natures mortes) et son sous-sol (dessins, aquarelles et peintures commissionnées par les Hahnloser) à ces compositions de deuxième rang ; l’intérêt est vraisemblablement pédagogique/historique plutôt que véritablement esthétique.

Considéré comme un artiste mineur – le critique d’art Étienne Dumont le voit en « petit maître du fauvisme » – et malgré une relative notoriété de son vivant, Manguin s’est aujourd’hui effacé au profit de certains de ses comparses. Ses œuvres, généralement trop gentilles, parfois limitées, dévoilent ici et là de somptueuses toiles aux qualités certaines, où sa vision harmonieuse du monde, son souci de simplicité dans les formes, ses couleurs saturées deviennent exutoires.

*Du 22 juin au 28 octobre 2018
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