The Wise d’Ugo Rondinone: autopsie et modélisation

Article rédigé par Rui-Long Monico dans le cadre du séminaire ” Autopsie et modélisation”, sous la direction de Dario Gamboni, professeur de l’Unité d’histoire de l’art de l’Université de Genève. Mise en ligne le 18.12.2019. 


art&tram est un projet d’art public déployé à l’occasion de l’inauguration du tronçon ‘TCOB’ (Tram Cornavin-Onex-Bernex) mis en service en 2011 et sur lequel circule désormais la ligne de tram 14 des tpg (Transports publics genevois). Piloté par le Fonds cantonal d’art contemporain et le Service cantonal de la culture, le projet se compose de cinq interventions artistiques permanentes placées à proximité du parcours – une par commune traversée par le tram (Bernex, Confignon, Onex, Lancy et la Ville de Genève) –, et d’une intervention artistique mobile reliant les œuvres entre elles (la désormais célèbre rame de tram Monochrome rose). Réalisées par des artistes suisses – Lang/Baumann, Eric Hattan, Ugo Rondinone, Silvie Defraoui, John M. Armleder et Pipilotti Rist – ces œuvres ont pour ambition de questionner la relation entre centre et périphérie en tirant un axe le long de la nouvelle ligne de tram.

L’abribus de l’arrêt ‘Onex-Salle Communale’ comporte deux encadrés informatifs appliqués en vinyl blanc sur le vitrage et faisant référence au projet art&tram. Le premier est un diagramme du tracé du ‘TCOB’ indiquant les emplacements ainsi que le nom des œuvres et des artistes les ayant réalisés [ill.16]. Le deuxième présente l’installation artistique située à proximité à l’aide d’une représentation schématisée de l’œuvre, une courte description de celle-ci et un renvoi vers le site du projet www.art-et-tram.ch [ill.17].

Ainsi, à l’angle de la route de Chancy et du chemin Gustave-Rochette, sur un terrain public appartenant à la Ville d’Onex, est érigée la sculpture The Wise (2014) de Ugo Rondinone ; financée par la Fondation de Bienfaisance du Groupe Pictet, comme l’atteste la plaque fixée au sol [ill.15].

Les dimensions de la sculpture sont imposantes : 9.99 m de haut, 4.13 m de large, 2.12 m de profondeur – ce qui lui confère une portée presque architecturale, en particulier lorsque l’on se trouve à sa base et que l’ouverture centrale incarne une porte ou une entrée étroite [ill.2&11].

La sculpture consiste en un empilement de sept blocs de pierre grossièrement taillés, tous d’envergure et de géométrie différentes ; l’archaïsme des formes rappelant immédiatement les structures néolithiques de Stonehenge. Pensons également aux cairns, ces monticules de pierres disposés par les montagnards pour baliser des sentiers ou signaler des sites particuliers, que l’artiste – originaire de Brunnen, petit village schwytzois au pied des Alpes – a sans doute connu durant son enfance. Toutefois, la structure explicitement anthropomorphe d’Ugo Rondinone évoque plus nettement certains inuksuit réalisés par les peuples Inuits.

The Wise est ainsi constitué de parallélépipèdes agencés de la manière suivante :

  • Faisant office de jambes sans articulations : deux hautes colonnes évasées, séparées l’une de l’autre d’environ
    150 cm, l’une constituée d’une unique pièce, l’autre d’un quasi-cube et d’un parallélépipède vertical.
  • Faisant office de tronc dépourvu de bras et d’aspect plutôt écrasé : trois blocs placés à l’horizontale l’un sur l’autre et posés sur les deux colonnes.
  • Faisant office de tête assez allongée : un bloc placé à la verticale, au sommet de la sculpture.

Partant du principe qu’il s’agit d’une représentation humanoïde, les formes ne semblent pas suggérer d’un recto et d’un verso. The Wise regarde-t-il vers le Jura ou vers le Salève?

Le traitement rudimentaire de la pierre, taillée par l’artiste mais paraissant façonnée par l’érosion du vent et des intempéries, où la figure humaine est à peine esquissée – un être massif : géant ou sentinelle primitive –, exprime une tension entre abstraction et figuration. Ainsi, l’œuvre se réclame-t-elle, par sa matière et son processus, plutôt du land art camouflé dans le paysage, ou de la sculpture traditionnelle d’un Homme à célébrer ?

Autre question, l’œuvre est-elle une représentation nouménale, en ce qu’elle désigne un être humain générique et non genré, aux proportions archétypales / élémentaires, et anonymisé de par sa tête sans visage ?

Ou à l’inverse, l’œuvre – qui fait partie d’une large série de sculptures à la méthode identique et aux résultats divergeants – est-elle une représentation phénoménale, car non idéalisée vu ses proportions étranges ou exagérées, devant démontrer la diversité des corps des hommes ?

La fiche de l’œuvre sur le site de l’artiste (ugorondinone.com) indique que celle-ci est composée de gneiss, de métal et de béton.

Le gneiss est un type de roche “métamorphique”, soit une roche formée par recristallisation de plusieurs minéraux différents (en l’occurrence un granit en provenance des carrières piémontaises de Crodo et composé de quartz, mica, tectosilicate…) et qui se caractérise par une apparence hétérogène alternant zones claires et sombres entrecoupées de fins filets colorés (rouges, bleus, jaunes, ocres…) [ill.4,5&6]. La structure du gneiss, appelée “foliation” en géologie, est constituée de strates de “feuillets” de minéraux se superposant et s’entrechoquant (phénomène dit lépidoblastique) pour créer une texture rugueuse et irrégulière comme on peut le constater sur le dessin au frottage [ill.9].

S’il est immédiatement visible que l’œuvre est faite de roche, une inspection attentive ne permet pas de déceler de traces de métal ou de béton. C’est en parcourant le site de l’architecte mandaté pour la réalisation de l’œuvre que l’on découvre que, vu le poids de la sculpture (84 tonnes réparties sur une surface d’environ 5 m2), il a été nécessaire de creuser le sol et y couler un épais radier en béton pour garantir la stabilité de l’ouvrage [ill.13]. En sus, chaque bloc de granit est percé en son centre afin de pouvoir insérer d’énormes tiges métalliques filetées afin de visser ensemble les éléments [ill.12&14]. En cela, l’œuvre se distingue des mégalithes posés à même le sol et dépourvus d’armature interne – les considérations actuelles en termes de sécurité publique ne sont sûrement pas étrangères à cet addendum technique.

The Wise étant une œuvre d’art public, site-specific, la réalisation d’un plan de masse schématique du quartier s’est imposée [ill.7], s’avérant rapidement très utile pour visualiser le contexte d’implantation.

L’œuvre est ainsi placée aux abords de la route de Chancy, l’une des voies pénétrantes principales du canton de Genève, et dont le tracé, véritable frontière naturelle, divise la commune d’Onex en deux. Au nord se situe la Cité-Nouvelle, ville-dortoir construite dans les années 1960 pour accueillir familles ouvrières ou défavorisées. Ses barres d’immeubles, presque exclusivement en régime de logement d’utilité publique, vont faire passer la population communale de 800 à 13’500 habitants en moins de 20 ans. Au sud, la zone cossue du village du Vieil-Onex regroupe de nombreux parcs et bâtiments administratifs / culturels (Mairie, manège, salles communales, etc.).

Les prises de vues photographiques et les dessins effectués in situ [ill.1,3&8] témoignent de la profusion de mobilier urbain disparate ; citons notamment la pléthore d’éléments verticaux (campanile de la paroisse protestante d’Onex, tour lanterne de l’église Saint-Martin, panneaux de signalisation, lampadaires, poteaux électriques, barrières automatiques, etc.).

Enfin, l’emplacement exact de l’œuvre suscite également quelques interrogations. Placé en retrait de la route sur un minuscule lopin de terre, presque caché entre une entrée de parking et des arbres environnants, la relative discrétion de The Wise, malgré ses dimensions colossales, résulte-t-elle de contraintes urbanistiques, d’une frilosité des autorités communales vis-à-vis de l’art contemporain, ou encore du désir de l’artiste de voir son œuvre se fondre dans le décor ? Car si l’intention était de mettre en évidence cette sculpture, n’aurait-il pas été plus souhaitable de la placer à quelques mètres de là, sur le rond-point que traverse le tram ?


NOTES

Les illustrations 1 à 11 et 15 à 17 sont de l’auteur.
Les illustrations 12 à 14 sont de l’architecte.

BIBLIOGRAPHIE

CAMPONE, Isabelle, « Ugo Rondinone, le magicien des pierres », in Le Temps. Lausanne, Le Temps SA, 14.07.2016.
CHARDON, Elisabeth, « Ugo Rondinone a inauguré mardi son géant de granit à Onex », in Le Temps. Lausanne, Le Temps SA, 11.06.2014.
GALERIE EVA PRESENUBER, Ugo Rondinone : feelings. Dijon, Les Presses du Réel, 2016.
RAPPAZ, Pauline, « Le co­losse tran­quille d’Onex », in TRACÉS, nº 2014/10. Écublens, TRACÉS, 2014.
« The Spectator’s Spectacle: Ugo Rondinone’s ‘Clockwork for Oracles’ », interview de Maria Cifuentes par la Maison Philipps. New York, Philipps, 15.01.2019.
Correspondance et entretiens avec la Galerie Eva Presenhuber, Zürich.
Fiche signalétique de l’œuvre sur art-et-tram.ch
Fiche signalétique de l’artiste sur sikart.ch
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